Catherine Valois

Entrevue et photographie / Catherine Bernier

En collaboration avec Milo & Dexter

Au cours de sa résidence à « The Parcelles », à Seaforth, la céramiste Catherine Valois (Caval Ceramique) s’est retrouvée dans un paysage qui faisait écho à de nombreux thèmes déjà présents dans son travail : l’éphémère, la mémoire, la fragilité, la transmission et les traces discrètes laissées par le temps.

Installée à Québec, Catherine travaille à la fois la céramique, le papier fait main, la poésie et la sculpture. Sa pratique s'ancre profondément dans l'exploration des matériaux, mais aussi dans ce qui ne peut pas toujours être conservé : les souvenirs qui s'estompent, les histoires transmises de génération en génération et les traces qui subsistent.

Elle est arrivée aux Parcelles avec l’intention de s’éloigner de la ville et de s’accorder un peu d’espace pour écrire, dessiner, photographier et commencer à imaginer un nouveau livre d’artiste. Entre les matins pluvieux passés au coin du feu, les longues promenades au bord de l’océan et les journées consacrées à son projet, Catherine a retrouvé un rythme créatif plus serein. Son séjour aux Parcelles a également été marqué par un atelier d’impression au bloc avec Alissa Kloet, de Keep House, aux côtés de Meryl Cook, artiste contemporaine spécialisée dans les fibres et basée à Dartmouth, ce qui a ajouté une nouvelle dimension d’échange et d’expérimentation à sa résidence.

Nous avons discuté avec Catherine de sa pratique artistique, des femmes et des souvenirs qui inspirent son œuvre, de l'acceptation de l'imperfection, et de ce qui peut naître lorsqu'un artiste dispose d'un espace lui permettant simplement d'être à l'écoute.

 

Qu'est-ce qui est au cœur de votre pratique artistique ?

Mes recherches portent principalement sur l’éphémère, la force tranquille et la fragilité. En m’inspirant des souvenirs fantomatiques qui vivent en nous — et qui parfois nous hantent —, je crée des œuvres sculpturales et de type livre dans lesquelles la céramique, le papier fait main et la poésie s’entremêlent.

Je travaille l’argile en y incorporant des matériaux de récupération afin de refléter la nature faillible de nos souvenirs et les traces d’usure qui nous façonnent. J’observe attentivement et je documente leur transformation au cours de la cuisson, tout en recherchant des approches de création plus respectueuses de l’environnement. De ces explorations naissent des œuvres délicates et éthérées, à travers lesquelles la lumière parvient parfois à se faufiler.

En quoi votre parcours culturel ou votre histoire personnelle influencent-ils votre pratique ?

Dès mon plus jeune âge, mon univers était imprégné d'imagination et de rêveries. Je me suis très vite passionnée pour les crayons de couleur et le bricolage.

J’aimais beaucoup le chalet de mes grands-parents au bord d’un lac, où nous passions beaucoup de temps en famille. Les balades en barque, la cueillette des framboises, les feux dans la cheminée et la vue imprenable sur l’horizon sont autant de souvenirs qui m’ont marqué. C’est dans ce genre d’endroits que je me sens en paix.

À quinze ans, j'ai suivi mon premier cours de céramique en loisir, simplement parce que j'avais envie de plonger mes mains dans la terre. Quelques années plus tard, j'ai voyagé à travers l'Europe, m'immergeant dans l'architecture, les musées et l'histoire. Des azulejos du Portugal aux mosaïques de Gaudí, la céramique n'a cessé de me fasciner.

Ma curiosité m'a conduit à explorer plusieurs domaines d'étude avant de me ramener finalement vers ce vaste univers. Au final, ce parcours sinueux s'est avéré très utile dans une profession qui exige tant de compétences différentes.

Quelles étaient vos intentions pour cette résidence et comment s'est-elle déroulée ?

J'ai envisagé cette résidence comme un moment précieux loin de la ville, une occasion de me consacrer à l'écriture, au dessin et à la photographie, tout en réfléchissant à la manière dont ces moyens d'expression pourraient s'intégrer à mes projets.

Ces derniers temps, je m’intéresse à la richesse des générations qui nous ont précédés et dont il ne reste que très peu de traces. Je m’attache tout particulièrement aux lignées de femmes — celles qui prennent soin, veillent et réparent. Cette résidence m’a donné l’occasion de commencer une collection ou un livre d’artiste qui s’inspirera de ces idées.

Cette résidence s'est avérée incroyablement enrichissante : un véritable concentré de mots et d'images que j'ai ramené avec moi. À partir de là, je vais peaufiner et développer ces textes, puis explorer comment tous ces éléments pourraient coexister et prendre forme sur le papier.

Pourriez-vous nous décrire une journée type pendant votre internat ?

Quel que soit le temps, j'ai savouré chaque instant passé au chalet.

Les premiers jours ont été frais et pluvieux, et je me suis blottie près du feu pour écrire et dessiner, une tasse de café à la main. Les jours suivants ont été ensoleillés, ponctués de longues promenades au bord de l’océan avec mon carnet et de moments passés à imprimer sur mes papiers faits main.

Je me suis complètement plongé dans mon projet et il m'arrivait parfois de travailler jusque tard dans la soirée sans me rendre compte que le temps passait.

En quoi le paysage ou l'atmosphère des lieux ont-ils influencé votre processus créatif ?

Le cadre paisible m'a incité à ralentir le rythme et à prêter attention au « scintillement des choses », comme l'appelait Serge Bouchard.

J'ai décidé de ne pas mettre de musique ni d'écouter la radio, laissant plutôt le bruit des vagues et le chant des oiseaux devenir ma bande-son. Faire une pause loin du bruit incessant de la vie urbaine m'a semblé être un véritable privilège.

La présence apaisante et régénératrice de l'océan a fait place au calme dans mon esprit, permettant aux idées de jaillir et m'offrant la possibilité de me plonger dans mon projet d'une manière qui est rarement possible dans la vie de tous les jours.

« Ces derniers temps, je m’intéresse à la richesse des générations qui nous ont précédés et dont il ne reste que très peu de traces. Je m’attache tout particulièrement aux lignées de femmes — celles qui prennent soin, veillent et réparent. Cette résidence m’a donné l’occasion de commencer une collection ou un livre d’artiste qui s’enrichira à partir de ces idées. »

-Catherine

Y a-t-il un support ou une technique que vous avez expérimenté ici et que vous n’aviez jamais essayé auparavant ?

J'ai participé à un atelier d'impression au linogravure avec Alissa Kloet, de Keep House.

J’ai adoré jouer avec les blocs que j’avais sculptés au préalable. Les superpositions, le mélange spontané des encres et les effets estompés illustrent à merveille les notions d’effacement et de mémoire qui s’estompent peu à peu. Plutôt que de rechercher l’uniformité, ce sont précisément ces variations qui m’attirent.

La texture du papier fait main apporte également des nuances intéressantes. Il y a quelque chose dans ce processus qui me passionne vraiment, et j'ai hâte de continuer à l'explorer, notamment sur l'argile.

Qu'est-ce qui vous a posé le plus de difficultés pendant cette résidence ?

J'ai dû me rappeler de ne pas me mettre la pression pour être efficace ou productive.

J'ai tendance à dresser des listes interminables et à passer précipitamment d'une tâche à l'autre, presque malgré moi. Et pourtant, c'est souvent dans les moments de calme qu'une multitude d'idées commencent à germer.

J'ai essayé d'adopter un rythme plus en phase avec l'ambiance qui régnait autour de moi. Au fond de moi, je sais que c'est cette façon de travailler qui me convient le mieux.

Comment considérez-vous l'art comme un pont entre les personnes, les cultures ou les générations ?

L'art est un moyen de se rencontrer à travers nos sensibilités. Il suscite le dialogue et engendre l'empathie. Il peut être déroutant ou profondément émouvant, mais il est rarement anodin. Les chemins commencent à s'entrecroiser, et les histoires sont racontées avec sincérité.

Depuis quelques années, j'anime des ateliers de céramique et de fabrication de papier artisanal destinés aussi bien aux enfants qu'aux adultes. Je ne me lasse jamais d'observer leurs visages émerveillés et concentrés, ni la fierté qu'ils ressentent lorsque leurs créations commencent à prendre forme.

Je constate que créer et être en contact avec les matériaux nous fait du bien. Cela rassemble les gens, permet de s'évader du quotidien et nous offre un moyen de cultiver notre curiosité.

Avez-vous trouvé l'inspiration dans vos conversations ou vos rencontres avec les habitants ?

Au cours de cette journée d'atelier, j'ai fait la connaissance d'Alissa et de Meryl.

Alissa nous a accueillis dans son atelier et nous a généreusement guidés tout au long de l'atelier d'impression au bloc. J'ai beaucoup apprécié ses conseils et les histoires qu'elle nous a racontées, notamment les anecdotes tirées de sa résidence d'artiste en Inde.

Meryl est une femme inspirante dont le parcours m'a profondément touchée. Nos univers se recoupent autour de plusieurs thèmes, notamment la transmission et les métiers artisanaux traditionnellement associés aux femmes. Elle m'a fait de nombreuses recommandations, notamment des artistes locaux à découvrir.

J'ai eu l'occasion de la revoir quelques semaines plus tard à Halifax, où nous avons discuté et visité des expositions ensemble. Je suis certaine que nous resterons en contact.

J'ai également rendu visite à des artisans du textile à Chéticamp qui pratiquent l'art du « rug hooking ». Nous avons longuement discuté de cette tradition locale, transmise de mère en fille, et de l'importance de la préserver.

Cette résidence a-t-elle changé quelque chose dans la façon dont vous percevez votre propre pratique ou vos futurs projets ?

Mon séjour à Seaforth a marqué un tournant décisif dans mon parcours : un moment de pause qui m’a permis de me concentrer sur ce qui compte vraiment pour moi en tant que créateur. J’en suis reparti avec un élan renouvelé et une confiance retrouvée.

J'ai également apprécié d'avoir l'occasion d'approfondir le caractère pluridisciplinaire de ma pratique.

Je me suis rendu compte à quel point je suis sensible à mon environnement et à quel point celui-ci influence profondément ma façon de travailler. J’aimerais beaucoup trouver davantage d’occasions de créer en pleine nature et de garder en moi ce sentiment de sérénité.

Quel petit souvenir personnel de votre séjour ici emporterez-vous avec vous en rentrant chez vous ?

Ce sentiment d'émerveillement absolu que j'ai ressenti lorsque j'ai découvert cet endroit pour la première fois.

Je suis tout de suite tombée sous le charme de la cabane et de ses environs. Et, vraiment, ce sentiment d'émerveillement m'a accompagnée tout au long de ma résidence.

J'ai savouré chaque instant : le va-et-vient des marées, le spectacle des bateaux de pêche au homard qui défilaient à l'horizon, le ciel étoilé que j'admirais en pyjama…

Ces moments sont encore gravés dans ma mémoire.

Selon vous, quel rôle jouent les résidences comme The Parcelles dans le soutien aux artistes aujourd'hui ?

Une résidence dans un lieu propice au ressourcement comme The Parcelles est une occasion inestimable de se consacrer à un projet et de se laisser envahir par les couleurs et les murmures de la nature environnante.

Il y a quelque chose de précieux à sortir de notre cadre créatif habituel et à nous donner l'occasion de porter un regard neuf sur les choses.

Offrir ce genre d'opportunité à des artistes émergents rend cette initiative encore plus significative, car elle leur apporte l'espace et le soutien nécessaires pour s'épanouir.

La résidence de Catherine nous rappelle que le temps consacré à la création ne se mesure pas toujours à l’aune de ce qui est achevé.

Parfois, son intérêt réside dans ce que l'on recueille : des fragments d'écriture, des photographies, des traces sur papier, des conversations, des observations, de nouvelles techniques, ou tout simplement un regard différent sur son propre travail.

Chez The Parcelles, nous pensons que changer l’environnement d’un artiste — même brièvement — peut permettre à quelque chose d’inattendu de se manifester. Loin des routines habituelles, au cœur d’un paysage qui évolue selon son propre rythme, les idées ont la possibilité de surgir différemment.

Catherine a quitté Seaforth avec un ensemble de mots et d’images qui continueront à évoluer pour donner naissance à de nouvelles œuvres. Mais, ce qui est peut-être tout aussi important, elle est repartie avec une vision renouvelée du rythme selon lequel elle souhaite créer : attentive, pluridisciplinaire, en lien avec la nature, et avec suffisamment de calme pour que les idées puissent prendre forme. Nous avons hâte de voir où ces traces la mèneront ensuite.

 

Suivez Catherine Valois / @caval_ceramique

Pull en laine canadienne et t-shirt en laine mérinos par Milo & Dexter / @miloanddexter

Portraits par Catherine Bernier / @cath.be

 
 

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