Alana Kinsey
Entrevue et photographie / Catherine Bernier
En collaboration avec Milo & Dexter
Certains artistes peignent de grands paysages ou des moments décisifs. Alana Kinsey, quant à elle, peint ces détails discrets qui restent gravés dans notre mémoire bien après qu’ils ont disparu : les objets chers posés sur une étagère, un repas partagé, le sentiment d’être quelque part avec ceux que nous aimons.
Au cours de sa résidence à The Parcelles, à Seaforth, Alana a été rejointe par sa mère et mentor artistique, faisant de cette expérience un moment autant consacré à la création qu’au partage de moments ensemble. Entre les matins tranquilles, les longues conversations et les journées passées à peindre, cette résidence est devenue un prolongement de sa pratique artistique, ancrée dans la mémoire, la nostalgie et la beauté des rituels du quotidien.
Ci-dessous, Alana revient sur son parcours artistique, sur l'influence de la vie quotidienne sur son œuvre et sur la manière dont une semaine passée au bord de la mer a façonné les tableaux qu'elle a rapportés chez elle.
En quoi votre parcours culturel ou votre histoire personnelle influencent-ils votre pratique ?
J'ai grandi entourée d'art — ma mère est peintre à l'huile de métier —, c'est donc quelque chose qui a toujours fait naturellement partie de ma vie. J'ai également beaucoup déménagé quand j'étais enfant et j'étais souvent la nouvelle, ce qui m'a rendue particulièrement sensible à mon environnement dès mon plus jeune âge. Je pense que ce sont ces changements constants qui m'ont rendue si attentive, avec cette envie constante de saisir chaque instant.
Je suis quelqu'un de très sentimental, et je crois sincèrement qu'il faut donner une touche de romantisme à notre quotidien. Il y a de l'art et de la beauté dans absolument tout. Même mon rituel matinal consistant à me préparer une tasse de café me semble riche de sens et source d'inspiration.
Ma pratique artistique est en réalité le prolongement de cet état d'esprit. C'est en créant que je parviens à conserver ces observations et à les transformer en quelque chose de durable.
Quelles étaient vos intentions pour cette résidence et comment s'est-elle déroulée ?
Lorsque j’ai réservé cette résidence pour la première fois, je traversais une période de transition personnelle très intense et je savais que j’avais besoin d’espace pour prendre du recul, me ressourcer et renouer avec moi-même, tant en tant qu’artiste qu’en tant que personne. Cela m’a semblé être l’occasion de ralentir le rythme et de me consacrer à nouveau à ma pratique de manière réfléchie.
Au fil des événements, ma vie a pris une nouvelle tournure inattendue, et j’ai eu la chance de pouvoir emmener ma mère avec moi, ce qui a complètement transformé cette expérience. Nous avons fini par faire ensemble un road trip de trois jours sur la Côte Est — un souvenir que je chérirai toujours. Le fait de pouvoir créer à ses côtés a apporté une dimension vraiment particulière à cette résidence.
J'ai passé mon temps à peindre et à immortaliser notre séjour, et ce travail est devenu un moyen de conserver ces instants tout en créant avec elle de nouveaux souvenirs que je garderai en moi pendant de nombreuses années.
Pourriez-vous nous décrire une journée type pendant votre internat ?
Une journée type pendant la résidence commençait tôt, au lever du soleil. Je préparais mon café du matin pendant que ma mère se faisait son thé, puis nous nous asseyions ensemble pour regarder le soleil se lever sur l’océan. Ces matins-là étaient paisibles et savourés pleinement. Nous parlions de nos projets pour la journée, de nos aspirations en tant qu’artistes, et nous réfléchissions à tout ce que nous vivions. Je commençais généralement la journée par une baignade, ce qui me donnait l’impression de me « réinitialiser » avant de me mettre au travail.
À mon retour, la cabane était baignée d’une lumière chaude et dorée, et je me mettais à peindre, en m’inspirant directement de l’espace, de l’atmosphère changeante et de la sensation d’être là. L’après-midi, je me rendais souvent en voiture à Halifax pour prendre un deuxième café et flâner un peu, en m’imprégnant de la ville et en puisant davantage d’inspiration. Le soir, le rythme ralentissait à nouveau : ma mère préparait le dîner, nous écoutions la radio et nous nous détendions avec un bon livre, souvent avec le bruit des vagues en fond sonore.
J'avais l'impression d'être dans un rythme merveilleusement équilibré entre la création, l'observation et le simple fait d'être présent.
En quoi le paysage ou l'atmosphère de Seaforth ont-ils influencé votre processus créatif ?
Le fait d'être entourée par l'océan et le rythme calme et régulier de cet endroit m'a encouragée à ralentir, ce que je n'arrive pas toujours à faire dans ma vie quotidienne. Au lieu d'avoir l'impression de devoir me précipiter ou d'être constamment productive, je me suis sentie plus ouverte à simplement observer et réagir à ce qui se présentait à moi.
Ce changement a transformé ma façon d'aborder mon travail. Je me suis mise à vivre davantage chaque instant et à choisir avec plus de conviction ce que je peignais. Le rythme de cet environnement s'est naturellement reflété dans l'œuvre elle-même : plus posée, plus contemplative et profondément ancrée dans l'expérience simple d'être là.
« Une grande partie de mon travail naît de l’observation et de la romantisation de moments ordinaires, et je pense que cela crée un espace propice à la connexion. Quelqu’un peut reconnaître un sentiment dans un tableau même s’il ne s’est jamais trouvé exactement à cet endroit ou dans cette situation. Ce sentiment de familiarité ou de nostalgie est universel. »
-Alana
Qu'est-ce qui vous a posé le plus de difficultés pendant cette résidence ?
Le plus grand défi de cette résidence a été la solitude. Le fait de me trouver dans un cadre aussi calme et isolé m’a privé de bon nombre de distractions habituelles, ce qui m’a parfois mis mal à l’aise. Cela m’a vraiment obligé à faire le point avec moi-même et à rester concentré sur la raison pour laquelle j’étais là : créer.
Mais une fois que je m'y suis habitué, cette solitude, qui représentait au départ un défi, s'est transformée en une source de grande productivité et de clarté pour ma pratique.
Comment considérez-vous l'art comme un pont entre les personnes, les cultures ou les générations ?
Elle permet d'exprimer ce que les mots ne parviennent souvent pas à dire. Pour moi, elle puise ses racines dans des expériences humaines communes : les souvenirs, la cuisine, le foyer, les voyages et les rituels du quotidien. Ce sont des choses auxquelles la plupart des gens peuvent s'identifier, même si les détails de nos vies sont très différents.
Une grande partie de mon travail découle de l'observation et de la manière dont j'idéalise les moments du quotidien, et je pense que cela permet de créer un lien. Une personne peut reconnaître un sentiment dans un tableau même si elle ne s'est jamais trouvée exactement à cet endroit ou dans cette situation. Ce sentiment de familiarité ou de nostalgie est universel.
En ce sens, je ne considère pas mon travail comme quelque chose de distinct de la vie des gens, mais plutôt comme un reflet de celle-ci. Il devient un espace où différentes expériences peuvent se croiser et où chacun peut se sentir reconnu à travers quelque chose d’aussi simple qu’un moment partagé ou un objet familier.
Avez-vous trouvé l'inspiration dans vos conversations ou vos rencontres avec les habitants ?
Oui, tout à fait ! Mes escapades en solo à Halifax et à Dartmouth sont devenues une source d’inspiration majeure pendant ma résidence. Je me rendais souvent dans des cafés ou je passais simplement du temps à flâner, à observer les gens et à m’imprégner du rythme de la vie quotidienne. Il y avait quelque chose dans ce rythme plus lent, cette ambiance décontractée et ce sentiment général d’optimisme qui m’a vraiment marqué.
J'ai été particulièrement attirée par ces petits moments du quotidien : un groupe d'amis partageant quelques bières en terrasse après avoir fait les magasins, ou des gens assis sur leur pelouse devant chez eux, profitant des premières journées chaudes du printemps. Ce genre de scènes a renforcé ce que j'essaie toujours de saisir dans mon travail : la beauté de la vie ordinaire, quand on prend le temps de ralentir suffisamment pour la remarquer vraiment.
Cette résidence a-t-elle changé quelque chose dans la façon dont vous percevez votre propre pratique ou vos futurs projets ?
Cette résidence a véritablement bouleversé ma façon d'envisager ma pratique, notamment en termes de rythme et de présence. Le rythme plus lent et le lien plus profond avec mon environnement m'ont rappelé à quel point il est important de m'accorder le temps d'observer et d'assimiler véritablement ce qui m'entoure, plutôt que de passer à toute vitesse.
Cela commence également à donner forme à ce qui va suivre. Sans trop en dévoiler, ma prochaine série s’annonce comme une réflexion sur un été placé sous le signe de la sérénité : un retour à l’essentiel et à un mode de vie plus « analogique » et plus réfléchi. Cette résidence a renforcé cette orientation et m’a permis de mieux cerner la manière dont je souhaite continuer à la développer.
Quel petit souvenir personnel de votre séjour ici emporterez-vous avec vous en rentrant chez vous ?
L'un des moments dont je sais qu'il restera à jamais gravé dans ma mémoire est cette journée brumeuse passée dans le chalet avec ma mère. Nous sommes restées à l'intérieur, nous avons lu, bu beaucoup de café et somnolé par intermittence, tandis que le monde extérieur semblait complètement immobile. Il y avait quelque chose de profondément réconfortant dans cette lenteur et ce calme : le simple fait d'être ensemble sans avoir besoin de faire grand-chose.
C'était simple, dans le meilleur sens du terme, et c'est un souvenir qui, pour moi, incarne parfaitement l'esprit de cette résidence.
Selon vous, quel rôle jouent les résidences comme The Parcelles dans le soutien aux artistes aujourd'hui ?
Les résidences comme « The Parcelles » jouent un rôle essentiel dans le soutien aux artistes, car elles offrent un espace difficile à trouver dans la vie quotidienne. Pour moi, cela a été un véritable havre de paix : un endroit où m’éloigner des distractions et du bruit pour me consacrer pleinement à mon travail. Ce genre de solitude est rare et extrêmement précieux. Elle permet de renouer avec sa pratique de manière plus profonde et plus réfléchie.
En même temps, ce calme laisse place à une inspiration sans limites. Quand on est pleinement immergé dans un lieu et dans son rythme, on commence à percevoir les choses différemment, et cela se reflète naturellement dans le travail. Je pense que les résidences comme celle-ci ne se contentent pas de soutenir la création artistique : elles encouragent les artistes à ralentir, à observer plus attentivement et, au final, à s’épanouir tant sur le plan artistique que personnel.
De retour chez elle avec une nouvelle série d’œuvres, Alana emportait également avec elle quelque chose de moins tangible : un sentiment renouvelé d’être pleinement présente, une confiance plus profonde dans le processus créatif, ainsi que des souvenirs façonnés par des moments partagés, des rituels sereins et les paysages de l’Atlantique. Nous avons hâte de découvrir où sa pratique la mènera ensuite.
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Pull en laine canadienne par Milo & Dexter / @miloanddexter