Rose Côté

Entretien réalisé par Catherine Bernier

Photographie de Youssef Berrouard

Lors de sa résidence au Parcelles à Lac-Beauport, la céramiste Rose Côté s'est présentée avec une pratique fondée sur le travail manuel et le contact direct avec la matière.

À travers son atelier Bouette, elle façonne l'argile pour en faire des objets fonctionnels qui accompagnent les rituels du quotidien — des objets destinés à être utilisés, tenus entre les mains et à faire partie de la vie de tous les jours. Son approche met l'accent sur la texture, l'irrégularité et un lien direct avec la nature, en privilégiant un processus simple et réfléchi.

Son séjour ici lui a donné l'occasion de ralentir le rythme, de se concentrer sur une œuvre à la fois et de documenter son travail, ce qui est souvent difficile à faire dans le tourbillon de son quotidien. Dans cet entretien, elle explique comment ce changement a influencé sa manière de créer et de réfléchir à son travail.

 

Parlez-nous de votre studio : Bouette.

Bouette est un atelier de céramique situé à Québec, où l'argile devient un terrain de jeu entre nature, art brut et esprit ludique.

Chaque pièce est façonnée à la main et conçue pour donner une touche romantique aux rituels du quotidien.

Plus qu'un simple atelier, Bouette est une communauté créative qui met à l'honneur l'artisanat traditionnel, le partage des savoir-faire et la création collective à travers des ateliers, des événements et des collaborations.

En quoi votre parcours culturel ou votre histoire personnelle influencent-ils votre pratique ?

J'ai grandi auprès de mes grands-parents autochtones au bord d'une rivière, courant pieds nus dans l'herbe, ramassant des petits cailloux et attrapant des grenouilles. Ces moments ont forgé mon premier lien avec la créativité : ludique, tactile et libre.

En grandissant, je me suis éloigné de cet instinct, et il m'a fallu traverser une période d'épuisement créatif pour revenir à la création à partir de zéro. Aujourd’hui, je m’efforce de garder une pratique simple, ancrée dans la réalité et proche de la nature, en acceptant les imperfections, les irrégularités et les textures qui confèrent à chaque pièce sa propre vie discrète.

Mon travail est une façon de retrouver cette joie de l'enfance, où la création est intime, immédiate et profondément humaine.

Quelles étaient vos intentions pour cette résidence et comment s'est-elle déroulée ?

Lorsque j’ai réservé cette résidence, mon intention était de prendre le temps de documenter mon travail. Au quotidien, mes œuvres quittent souvent l’atelier très vite : elles sont vendues ou offertes avant que je puisse vraiment m’arrêter pour les immortaliser. Je voulais créer un moment pour rendre hommage à ma pratique et aux objets que je crée.

Le fait de me trouver dans un lieu en parfaite adéquation avec mon travail a rendu ce processus particulièrement enrichissant. Le cadre naturel faisait écho à l'esprit de ma pratique et m'a aidée à ralentir le rythme. En filmant et en partageant mon processus, j'ai cherché à transmettre un sentiment de calme et de présence — à l'image de ce que m'apporte le travail de l'argile.

Pourriez-vous nous décrire une journée type pendant votre internat ?

Mes journées suivaient un rythme très simple. Le matin, je m'installais près de la plus grande fenêtre de la maison et j'esquissais la pièce que je voulais réaliser ce jour-là. Je ne cherchais pas à produire beaucoup, mais plutôt à créer une pièce qui ait du sens pour moi.

Après avoir fait quelques croquis, je passais la journée à travailler lentement et avec attention dans mon atelier. Vers l'heure du déjeuner, un plongeon dans le lac était devenu un rituel incontournable — un moment pour se ressourcer et renouer avec le paysage.

Le soir, je cuisinais et je terminais la journée par un bon repas servi dans ma propre vaisselle. J'avais l'impression que c'était une façon paisible de boucler la boucle entre la création, la vie quotidienne et l'utilisation de ce que je fabrique.

En quoi le paysage ou l'atmosphère des environs ont-ils influencé votre processus créatif ?

Le paysage dégageait une atmosphère très apaisante. Entouré d'eau, de vastes horizons et d'un rythme tranquille, il était plus facile de ralentir et d'être pleinement présent.

Loin du bruit et de l'agitation habituels du quotidien, j'ai abordé mon travail avec plus de patience et de concentration. Ce calme m'a incitée à simplifier les choses, à me concentrer sur une seule pièce à la fois et à faire confiance à des gestes plus posés.

Cela m'a rappelé que ma pratique n'a pas besoin d'être précipitée ni trop contrôlée.

Y a-t-il un support ou une technique que vous avez testé et que vous n'aviez jamais essayé auparavant ?

Ce n'est pas tant dans un nouveau matériau ou une nouvelle technique que dans mon état d'esprit que résidait la véritable expérimentation.

Dans mon travail quotidien, on a tendance à raisonner en termes de production : combien de pièces sont fabriquées, à quelle vitesse elles se vendent. Ici, j’ai délibérément mis de côté ces attentes.

Au lieu de cela, je me suis entièrement concentrée sur le geste créatif lui-même : ralentir le rythme, réaliser moins de pièces et accorder toute mon attention à chaque objet. J’ai eu l’impression de revenir à la raison première pour laquelle j’ai commencé à travailler l’argile : le simple plaisir de modeler quelque chose de mes mains, sans aucune pression.

« Au-delà de l'expérience individuelle, les résidences favorisent l'épanouissement d'un écosystème plus large, où les idées, les pratiques et les points de vue peuvent se développer et circuler librement. Elles nous rappellent que la créativité a besoin d'attention, d'espace et d'une communauté pour s'épanouir pleinement. »

-Rose

Qu'est-ce qui vous a posé le plus de difficultés pendant cette résidence ?

Le calme. Il m'a fallu un peu de temps pour m'habituer à être loin de la ville et de son agitation permanente. Au début, mon esprit continuait de tourner à son rythme habituel.

Peu à peu, j'ai laissé cette énergie s'apaiser. J'ai laissé le calme des lieux prendre le dessus. Cette transition a été difficile au début, mais elle est finalement devenue l'un des moments les plus marquants de ma résidence.

Comment considérez-vous l'art comme un pont entre les personnes, les cultures ou les générations ?

Je crois que l'art peut rassembler les gens grâce à des gestes et à des connaissances communs.

À une époque où tant de choses se passent à travers des écrans, le retour aux pratiques manuelles et traditionnelles donne l'impression de renouer avec quelque chose de profondément ancré dans l'histoire de l'humanité.

L'argile est porteuse de siècles de savoir et de traditions transmises de génération en génération. À travers mon travail, je m'efforce de perpétuer cette tradition et de la rendre accessible à tous.

Bouette ne se limite pas à mon travail personnel : il s'agit avant tout de créer un espace où chacun peut apprendre, échanger et renouer avec la création manuelle. J'espère que ce qui commence ici continuera à se transmettre au sein des familles, des communautés et à travers les générations.

Cette résidence a-t-elle changé quelque chose dans la façon dont vous percevez votre propre pratique ou vos futurs projets ?

Cela m'a permis de prendre du recul et de réfléchir à la direction que je souhaite donner à mon travail. Je prends rarement le temps de m'éloigner des projets et des collaborations pour me demander sur quoi je souhaite vraiment me concentrer.

Ce séjour m'a permis de me recentrer. J'ai pu mettre mes pensées par écrit, clarifier mes intentions et renouer avec ce qui compte le plus pour moi.

J'ai eu l'impression que c'était un moment crucial pour reprendre pied.

Quel petit souvenir personnel de votre séjour ici emporterez-vous avec vous en rentrant chez vous ?

Il y a un petit moment dont je me souviendrai toujours : celui où je dessinais près de la grande fenêtre. La lumière, le calme et l'espace qui s'offrait à moi m'ont procuré un profond sentiment de paix.

Ce qui m'a le plus marqué, c'est cette sensation d'espace — tant physique que mental. En ville, mon atelier est petit et encombré. Ici, j'avais moins d'objets autour de moi, mais tellement plus d'espace pour réfléchir, observer et imaginer.

Cette simplicité m'a procuré un sentiment de liberté incroyable.

Selon vous, quel rôle jouent les résidences comme The Parcelles dans le soutien aux artistes aujourd'hui ?

Ils créent des environnements où l'expérimentation, la réflexion et les rythmes plus calmes sont non seulement possibles, mais aussi tout à fait naturels.

Ce genre d'espace est extrêmement précieux, surtout à une époque où de nombreux artistes doivent concilier leur travail créatif et les réalités économiques.

Au-delà de l'expérience individuelle, les résidences favorisent également le développement d'un écosystème plus large, où les idées, les pratiques et les points de vue peuvent s'épanouir et circuler librement. Elles nous rappellent que la créativité a besoin d'attention, d'espace et d'une communauté pour s'épanouir pleinement.

Ce que Rose a retenu de son passage chez The Parcelles est simple et ancré dans la réalité : créer moins, mais avec plus d’attention. Réaliser une pièce à la fois, sans se précipiter, et rester fidèle à ce sentiment qui l’a initialement amenée à l’argile.

Cette résidence lui a donné l'occasion de faire une pause, de réfléchir sereinement à ce qui compte vraiment pour l'avenir et de renouer avec une façon de travailler qui lui semble sincère et durable. Une démarche qu'elle compte intégrer à son quotidien, même lorsque le rythme effréné de la ville reprendra.

 

Suivez Bouette Studio /@bouette.studio

Portraits de Youssef Berrouard / @youssefberrouard

 
 

Lire la suite :

Précédent
Précédent

Lawrence Moon

Suivant
Suivant

Léonie Lévesque-Robert