Carol-Anne Pedneault
Entrevue et photographie / Catherine Bernier
Il y a des artistes dont l’œuvre semble indissociable de la terre qui les a façonnés. Carol-Anne est l’une d’entre eux. Née et enracinée à L’Isle-aux-Coudres, une petite île de la province de Québec où des générations de sa famille ont vécu avant elle, le langage créatif de Carol-Anne est profondément lié à l’eau, aux cycles, à la lenteur et à la résilience. Elle est également propriétaire de La Fabrique de l’Isle, un café-boutique-galerie qui reflète son engagement envers la créativité, la communauté et les arts.
Au cours de son séjour à The Parcelles, à Seaforth, Carol-Anne a pu renouer avec le lieu, avec le rythme et avec son art, en s’immergeant dans le paysage côtier tout en menant à bien un projet profondément personnel. Entre les promenades à l’aube, les tempêtes sur l’océan, les après-midis tranquilles consacrés à la création et les soirées passées près du poêle à bois, sa résidence s’est révélée être à la fois une retraite créative et un moment de guérison.
Nous avons rencontré Carol-Anne pour discuter de son parcours, de son travail et de la manière dont ce séjour au bord de l'Atlantique a influencé ses projets futurs.
Parlez-nous de vous et de votre cabinet.
Je vis sur la petite île où je suis né, comme les dix générations qui m'ont précédé. Je me sens tellement chanceux de puiser mon inspiration dans la nature et la rivière qui m'entourent.
Je crée des illustrations numériques qui s'apparentent à des collages, composées de dessins, de textures et de photographies. Ma matière première, c'est la beauté qui m'émerveille. C'est comme un poème qui s'écrit tout seul au fil du processus — une façon de me reconnecter à moi-même en tant que partie intégrante de la nature.
En quoi votre parcours culturel ou votre histoire personnelle influencent-ils votre pratique ?
Je suis la fille d’un capitaine de ferry et l’arrière-petite-fille d’un gardien de phare. Tous deux étaient liés à la mer, mais avaient aussi les pieds bien sur terre.
Le fait d'avoir grandi sur une petite île chargée d'histoire et où mes racines familiales sont profondément ancrées a sans aucun doute façonné ma créativité. Ce territoire et la beauté de sa nature sauvage m'ont apporté résilience, réconfort et sérénité. C'est ce que j'espère transmettre à travers mon art.
Quelles étaient vos intentions pour cette résidence et comment s'est-elle déroulée ?
J'avais traversé quelques années très difficiles. J'étais devenue l'aidante de mon cher compagnon, avec qui j'avais partagé 27 ans de ma vie. Lorsqu'il est décédé en 2023, j'ai perdu ma créativité pendant un certain temps. La guérison et le deuil prennent du temps, et cela ne me dérangeait pas, mais je me sentais perdue à bien des égards.
Cette résidence m'a semblé être l'occasion idéale de me recentrer sur moi-même : d'explorer, de prendre des risques et de bousculer les choses. J'avais visité la Nouvelle-Écosse l'année précédente, et je m'y sentais comme chez moi, mais avec des horizons plus vastes. J'avais envie de vents violents et de vagues gigantesques, et je n'ai pas été déçue.
Je me suis lancée dans un projet qui me tient particulièrement à cœur : un jeu de cartes oraculaires illustrées intitulé « Our Tides », qui aborde les défis, la résilience, les émotions, les cycles et les liens humains — le tout inspiré par la vie sur une île et par la façon dont celle-ci m’a appris à lâcher prise et à trouver du réconfort. Tout va et vient, comme les marées.
Les premiers jours, j’ai parcouru les environs, le cœur rempli de gratitude, en prenant des photos et en puisant de l’inspiration. Tout cela s’est naturellement reflété dans mes illustrations. Je pense que l’on peut y reconnaître des éléments tant de mon île que de cet endroit.
Pourriez-vous nous décrire une journée type pendant votre internat ?
Je me suis réveillé à l'aube, j'ai pris le temps de préparer mon café – tout un art en soi à la cabane – et j'ai écrit dans mon journal avant de sortir faire une promenade ou de m'asseoir simplement sur la terrasse pour profiter du lever du soleil.
Tout au long de la journée, j'ai pris de nombreuses photos, fait des croquis et pris des notes. C'est l'après-midi, avant l'apéro, que j'étais le plus créatif. Le soir, je passais mon temps tranquillement à préparer le dîner et à lire près du poêle à bois.
En quoi le paysage ou l'atmosphère de Seaforth ont-ils influencé votre processus créatif ?
J'ai fini par réaliser plus des deux tiers de mon jeu de cartes oraculaires pendant la résidence, tout en profitant pleinement de cette escapade.
J'ai vraiment adoré l'ambiance surfeuse. Les regarder dompter les énormes vagues de novembre, m'immerger dans ce mode de vie, ramasser des coquillages et des cailloux comme autant de trésors, admirer les couchers et les levers de soleil sur l'océan, respirer l'air salé, découvrir Fisherman’s Reserve et ressentir la gentillesse des habitants… Tout cela m'a profondément inspirée.
« Un matin, seule au bord de l’océan, sous une pluie et un vent si violents que je pouvais à peine tenir debout, j’ai eu le sentiment que rien ne m’était impossible. À cet instant, j’avais vraiment l’impression que le monde m’appartenait. »
- Carol-Anne
Qu'est-ce qui vous a posé le plus de difficultés pendant cette résidence ?
Je savais que je n'avais qu'une semaine et que j'avais tant de choses à faire. Mais le rythme des lieux m'a aidé à rester dans l'instant présent et à en profiter pleinement.
Comment considérez-vous l'art comme un pont entre les personnes, les cultures ou les générations ?
Je pense que nous devons compter davantage les uns sur les autres et nous inspirer mutuellement. Il y a quelque chose de magique dans le fait que l’intention qu’un artiste ou un écrivain insuffle à son œuvre soit accessible à quiconque est prêt à la recevoir, au moment qui lui convient.
C'est une façon de transmettre des expériences sans les avoir vécues soi-même. C'est pourquoi je pense qu'il est important de choisir avec soin ce que nous introduisons dans nos foyers et notre environnement. J'aime créer des œuvres positives et porteuses d'espoir, afin que les gens puissent s'y identifier lorsqu'ils en ont besoin.
Avez-vous trouvé l'inspiration dans vos conversations ou vos rencontres avec les habitants ?
Toutes les personnes que j'ai rencontrées étaient tellement gentilles : la serveuse du café, la céramiste, le vendeur du magasin de surf, le serveur qui nous a servi les meilleures huîtres de la ville.
Passer du temps avec Catherine a également été très enrichissant. C'est une personne chaleureuse avec qui il est facile de discuter, et j'ai été inspirée par sa vision, son parcours et le mode de vie qu'elle a su créer pour sa famille.
Cette résidence a-t-elle changé quelque chose dans la façon dont vous percevez votre propre pratique ou vos futurs projets ?
Passer plusieurs jours au mouillage dans un nouveau paysage côtier, avec un objectif créatif bien défini, est pour moi une expérience incroyablement enrichissante. J'espère pouvoir voyager, créer et tisser des liens dans des lieux côtiers plus souvent au cours des années à venir.
Je rêve d'explorer les îles nordiques, et cette résidence a sans aucun doute fait monter ce rêve en tête de ma liste.
Quel petit souvenir personnel de votre séjour ici emporterez-vous avec vous en rentrant chez vous ?
Un matin, seule au bord de l'océan, sous une pluie et un vent si violents que j'avais du mal à rester debout, j'ai eu le sentiment que rien ne m'était impossible. À cet instant, j'avais vraiment l'impression que le monde m'appartenait.
Selon vous, quel rôle jouent les résidences comme The Parcelles dans le soutien aux artistes aujourd'hui ?
Ils sont vraiment indispensables. Mettre un espace comme celui-ci à la disposition des artistes est d’une générosité incroyable. Nous avons beaucoup de chance de pouvoir nous connecter à cette terre et à ce lieu.
Je peux revenir ?
Le séjour de Carol-Anne à The Parcelles a été marqué par son attention et sa générosité. À travers de longues promenades le long de la côte, des heures de création intense et un engagement profond avec le paysage environnant, elle nous a laissé bien plus que de simples illustrations achevées. Sa présence nous a rappelé l’importance de ralentir le rythme, d’être à l’écoute du lieu et de laisser le travail créatif se dérouler en douceur.
Suivez Carol-Anne Pedneault / @carococo.illustrations
Portraits par Catherine Bernier / @cath.be