Catherine Blanchet
Entrevue et photographie / Catherine Bernier
Sélectionnée pour la résidence artistique annuelle ARTEA × The Parcelles, l'artiste plasticienne Catherine Blanchet a séjourné à Seaforth afin de ralentir son rythme de travail et d'approfondir une recherche sur les matériaux axée sur la pierre et la terre. Cette résidence lui a offert une pause bienvenue dans son quotidien : un espace pour dessiner, écrire, se promener le long du rivage et nourrir un travail en cours, façonné par l'attention, la lenteur et l'observation attentive du paysage.
Son séjour s'est également déroulé sous le signe des échanges et de la collaboration. Dans le cadre de cette résidence, Catherine a participé à un atelier sur les teintures naturelles animé par Alissa Kloet, fondatrice du studio Keephouse, basé à Seaforth, aux côtés de l'artiste Maria Doering, installée à Halifax. Cette expérience partagée est venue compléter son travail individuel en atelier, enrichissant son exploration des pigments et des matériaux naturels grâce à des expériences pratiques, au dialogue et à l'apprentissage collectif.
Sans se laisser décourager par les vents de novembre ni par la terre sous ses pieds, Catherine parcourait la plage à la recherche de cailloux, d’argile et d’autres matériaux pour son travail — des moments de recherche attentive qui nous ont naturellement amenés à parler de sa pratique artistique.
Parlez-nous de vous et de votre cabinet.
Je suis originaire d'un petit village situé au bord du fleuve Saint-Laurent. Je dessine depuis mon enfance et j'ai toujours été fasciné par les grands artistes et leurs œuvres. J'ai commencé par suivre un parcours universitaire en histoire de l'art avant de m'orienter vers la pratique des arts visuels.
Ma pratique artistique s'articule autour de la pierre et de la terre. Je collectionne des roches, que je réinterprète à travers le dessin, en utilisant des pastels, des crayons de couleur et du graphite sur papier. Mon style est hyperréaliste et m'oblige à adopter un rythme de vie plus lent. Je ramasse également de l'argile dans la nature, dans l'intention de la modeler pour en faire des œuvres d'art. Il s'agit d'une démarche axée sur la recherche que j'ai entamée il y a deux ans et que je poursuis encore aujourd'hui.
Mon travail dans son ensemble s'articule autour du temps, du territoire et de la matière. La sensibilité et la fragilité de mes œuvres entrent en dialogue avec ces notions.
En quoi votre parcours culturel ou votre histoire personnelle influencent-ils votre pratique ?
Ayant grandi à la campagne, j'ai toujours été très proche de la nature. J'ai passé mon enfance à jouer dans la forêt, à flâner au bord de la rivière et à parcourir les chemins de campagne à vélo. Je pense que cette éducation m'a appris à vivre au rythme des longues journées.
J'ai aussi toujours aimé partir à la recherche d'objets et les collectionner : coquillages, fossiles, pierres, plantes, etc. Cette passion m'a suivi jusqu'à l'âge adulte, notamment dans les brocantes et les magasins d'antiquités.
J'ai un côté collectionneur, un peu malgré moi, car j'apprécie le minimalisme et la simplicité. Ma vie est faite de tensions de ce genre, et je pense que mes contradictions intérieures se reflètent dans mon travail.
Il y a quelques années, je me trouvais avec mes enfants au bord de la rivière, ramassant les petits trésors laissés par la marée. Ce moment a éveillé quelque chose en moi et a inspiré mes dessins sur pierre. La vie avec mes enfants m’aide à cultiver la contemplation et à renouveler mon émerveillement face au tissu de la vie quotidienne.
Quelles étaient vos intentions pour cette résidence et comment s'est-elle déroulée ?
Cette résidence est le fruit d'une collaboration entre The Parcelles et ARTEA. L'appel à projets proposait un séjour de création comprenant une journée d'initiation aux techniques de teinture naturelle.
Mon intention était d'approfondir mes connaissances sur les matériaux naturels utilisés pour la fabrication de pigments et de colorants. Cet intérêt était déjà présent dans ma pratique : j'avais récemment fabriqué des pastels à partir de terres et de minéraux que j'avais ramassés.
J'ai donc profité de cette résidence pour faire des essais sur papier avec ces pastels artisanaux. Ces expérimentations m'ont permis de mieux cerner les possibilités et les limites de ce support artisanal.
Pourriez-vous nous décrire une journée type pendant votre internat ?
Mes journées de résidence se sont déroulées dans le calme. J'ai essayé de savourer chaque instant passé dans cet endroit, qui m'a permis de mettre ma vie quotidienne entre parenthèses et de me consacrer entièrement à la création.
Les journées commençaient généralement par des gestes simples, comme préparer du café, suivis naturellement d’un moment d’écriture. Elles se remplissaient ensuite de séances de dessin, de promenades au bord de l’océan ponctuées de photos, de ramassage de cailloux ou de lecture — chaque jour se déroulant différemment, selon mon humeur.
Les soirées se terminaient immanquablement au son du crépitement du feu dans la cheminée.
En quoi le paysage ou l'atmosphère de Seaforth ont-ils influencé votre processus créatif ?
La douceur et la sérénité des paysages de Seaforth s'accordaient parfaitement avec mon rythme de travail déjà contemplatif. Cette atmosphère paisible m'a permis d'observer attentivement les éléments du paysage.
Le souvenir que je garde en moi est façonné par les sons, le vent et les couleurs qui m'ont envahi pendant mon séjour.
« Sur la côte, l'érosion est très visible. Cette réalité a renforcé ma réflexion sur ce phénomène et m'amène à adopter une pratique de cueillette responsable, en accord avec mes valeurs. »
- Catherine
Y a-t-il un support ou une technique que vous avez expérimenté ici et que vous n'aviez jamais essayé auparavant ?
Au cours de ma résidence, j'ai eu l'occasion de participer à une initiation aux techniques de teinture textile naturelle avec Alissa Kloet, une artiste du studio Keephouse à Seaforth.
C'était la toute première fois que je m'essayais à cette technique. La formation était intense et stimulante ; elle nous a guidés à chaque étape tout en nous permettant d'expérimenter différentes méthodes. Cela m'a permis d'élargir ma vision de l'utilisation des éléments naturels comme colorants.
Qu'est-ce qui vous a posé le plus de difficultés pendant cette résidence ?
Pour être honnête, même si j'aime conduire, le trajet entre Québec et Seaforth a été le plus grand défi (neuf heures, tout de même !). Il serait faux de dire que j'ai souffert de la solitude : j'ai vraiment savouré cet isolement temporaire.
Comment considérez-vous l'art comme un pont entre les personnes, les cultures ou les générations ?
Je crois que l'art s'adresse à la fois au cœur et à l'esprit. La création permet à des idées et à des sensations qui transcendent le langage de prendre forme.
Pour moi, l'art est une forme de communication universelle qui nous permet de comprendre le monde, de le redécouvrir et d'y réfléchir ensemble, quelles que soient nos origines.
Avez-vous trouvé l'inspiration dans vos conversations ou vos rencontres avec les habitants ?
L'atelier avec Alissa s'est déroulé en présence de Maria Doering, une artiste installée à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse. J'ai pu échanger avec ces deux artistes sur nos pratiques respectives ainsi que sur nos réalités en tant qu'artistes et mères.
Alors que nous discutions de mes recherches sur l'argile naturelle, Alissa m'a également parlé d'une exposition organisée par deux artistes de Seaforth — la céramiste Iris Patterson et l'artiste plasticienne Marlene York— que j'ai eu l'occasion de rencontrer.
Ces échanges ont été extrêmement enrichissants et ont apporté un éclairage nouveau sur mes recherches.
Cette résidence a-t-elle changé quelque chose dans la façon dont vous percevez votre propre pratique ou vos futurs projets ?
Depuis que je m'intéresse à l'argile naturelle, le geste d'extraction que j'effectue dans le paysage me pose de plus en plus de questions. Je crains d'endommager le paysage, de nuire aux falaises qui me ravissent tant.
Sur les côtes de l'île, l'érosion est très visible. Cette réalité a renforcé ma réflexion sur ce phénomène et m'amène à adopter une pratique de cueillette responsable, en accord avec mes valeurs.
Sur le plan artistique, la fragilité du paysage est devenue une préoccupation centrale, qui se reflète dans mon travail en atelier.
Quel petit souvenir personnel de votre séjour ici emporterez-vous avec vous en rentrant chez vous ?
J'ai ramené avec moi le chant d'oiseaux inconnus, la vue changeante et brumeuse encadrée par la lucarne vue depuis la mezzanine, la visite d'un lièvre, mes cheveux fouettés par le vent, et tous ces rochers qui m'attendaient patiemment pour que j'aille à leur rencontre.
Selon vous, quel rôle jouent les résidences comme The Parcelles dans le soutien aux artistes aujourd'hui ?
Je pense qu'un séjour créatif comme celui proposé par The Parcelles est essentiel pour les artistes. En changeant le cadre de la création, cette résidence ouvre de nouvelles perspectives et offre un moment propice à l'introspection.
Cet environnement, source d'une profonde inspiration, invite au calme et à la contemplation. Enfin, la possibilité de créer sans avoir à rendre compte de son travail lors d'une présentation publique à la fin du séjour favorise la liberté, l'expérimentation et la recherche.
Au cours de sa résidence aux Parcelles, Catherine Blanchet a approfondi une pratique déjà solidement ancrée dans l’écoute attentive du monde et de ses matériaux. Son œuvre, à la fois méticuleuse et fragile, nous rappelle l’importance d’observer avec attention et d’entretenir une relation respectueuse avec la terre. Entre la pierre, la terre et le silence, son travail devient un espace où le paysage s’installe doucement – sur le papier et dans la mémoire.
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Portraits par Catherine Bernier / @cath.be